ANSIBLE
2002/1 - Février 2002





MANCHU



par JEAN-CLAUDE VANTROYEN


Des oiseaux mécaniques volant par-dessus un groupe d'enfants atterrés ; un gigantesque robot qui voudrait jouer avec un petit, comme un enfant avec une poupée ; des vaisseaux spatiaux écrasés sur une planète aride ; une étrange voiture à vapeur rouge modèle XIXe dont on devine la technologie avancée ; un astronaute vacillant dans l'air raréfié de Mars ; un lapin doté d'une crête jaune d'iguane galopant vers un complexe industriel fumant ; des villes du futur labyrinthiques sous un ciel plombé ; des satellites minables errant autour d'un aérolithe menaçant dans le noir de l'espace...
Toutes ces images qui s'impriment dans le souvenir d'un amateur de science-fiction ornent des couvertures de livres, invitent à la lecture et demeurent comme un symbole de l'oeuvre appréciée. Elles sont dues au talent de Manchu, c'est un pseudo évidemment, un des grands dessinateurs français de SF.


"Ici, les gens qui font de la BD sont connus,ceux qui font de l'illustration non"
On oublie trop ces artistes. Ils sont pourtant le plus souvent à la base de l'acte d'achat d'un livre de SF. Manchu et ses collègues Philippe Caza, Jeam Tag, Philippe Jozelon, Mandy, Hubert de Lartigue, Alain Brion, Sandrine Gestin, Didier Graffet, Siudmak, Francesconi, etc., sont les artisans de la beauté d'un objet qui s'appelle livre. Comme les grands anciens Jean-Claude Forest, Brantonne ou Desimon le furent avant eux en illustrant les couvertures des Rayon fantastique, des Fleuve noir et des Galaxie-bis. Pour les amateurs, par exemple, la saga des hommes-dieux de Philip Jose Farmer est indissociable des superbes couvertures de Michel Desimon. Manchu (à l'école de dessin publicitaire, je faisais pas mal de dessins fantastiques, et on m'avait surnommé Fu Manchu, dont j'étais fan ) est un de ces enlumineurs de la SF. Il l'est depuis maintenant vingt ans. C'est l'illustrateur principal des Livres de poche SF depuis 1987-1988. Mais il réalise aussi les couvertures de la collection Autres mondes de Mango Jeunesse, certaines de l'Atalante et du dessin spatial pour la revue Ciel et Espace. Et, pourtant, Manchu reste relativement inconnu. Frustrant ? Un peu oui, répond-il. Je ne sais pas trop à quoi c'est dû. On serait dans un pays anglo-saxon, ce serait différent. Ici, les gens qui font de la BD sont connus, ceux qui font de l'illustration non. Dommage. D'autant que l'illustration, en SF et fantastique, est traditionnelle. Les "pulps" américains étaient déjà ornés de dessins parfois superbes parfois totalement ringards, les magazines SF d'aujourd'hui, comme Galaxies ou Bifrost en France, recourent évidemment à des dessinateurs. Normal, ajoute Manchu. Quand on met une petite photo trafiquée en couverture d'un livre de SF, je ne pense pas que ce soit très efficace. C'est l'illustration qui prime. Certains éditeurs ne se privent cependant pas de préférer des photos trafiquées. C'est souvent laid et ça ne dit rien du bouquin. Pourquoi? Le coût, sans doute. Et peut-être les maisons d'édition manquent-elles de direction artistique... Manchu s'occupe de six à huit Livre de poche SF chaque année. Je travaille avec Gérard Klein, le directeur de collection, et c'est une bonne chose. Comme il publie des rééditions de son autre collection Ailleurs et demain, je lis le roman et je me sers du texte, de certains passages. Alors, soit je fais une illustratrion ponctuelle qui sort d'un des épisodes du roman, soit j'essaie de faire une synthèse du bouquin. Manchu lit les livres qu'il illustre (Ah oui ! Je considère que, pour faire une couverture, il faut lire le livre ). Ce n'est pas la même démarche pour tout le monde. Siudmak, par exemple, est un peintre, pas un illustrateur. Il réalise des tableaux dont Pocket se sert pour illustrer sa collection SF. C'est beau, mais ça n'a rien à voir avec le livre. Je crois, sourit Manchu, que c'est ma solution qui est la bonne.

Manchu est un lecteur de SF depuis toujours, ou presque. Les pas d'Armstrong sur la Lune, le film 2001 - il avait alors 12-13 ans - l'ont profondément influencé. Aujourd'hui, il lit toujours de la SF. Les livres qu'il illustre évidemment. Mais ses préférences vont à Asimov, Clarke, Benford, Banks, Vinge, Brin, Brunner, Howard. Une grande part de "hard-science". Est-ce ce parcours qui l'a amené à dessiner le futur? Je ne me suis même pas posé la question. J'avais envie de faire du dessin de SF, c'est tout. Il a commencé par participer à Ulysse 31 et à Il était une fois l'espace, des dessins animés. Il a tenté de la BD. Mais c'est l'illustration qui le transporte. J'essaie de rendre réalistes les choses qui n'existent pas. Il y a pas mal de travail. Quand je dois représenter un sous-marin, il n'y a qu'un problème de documentation et d'imagination pour la mise en place, la composition. Mais, quand il s'agit de dessiner un vaisseau spatial, j'essaie de coller à la technologie du roman. C'est du boulot. Il y a quelque chose de paradoxal dans ce genre de démarche. L'artiste doit, en même temps, faire oeuvre d'imagination pure, puisqu'il travaille sur le futur, et être vraisemblable, puisque la SF, c'est, en résumé, la cohérence d'un monde qui n'existe pas. Un équilibre délicat. Je me sers de l'illustration scientifique que je réalise dans Ciel et Espace, où je dessine parfois des vaisseaux spatiaux. Je dois donc me tenir au courant de l'astronautique contemporaine, et de la technologie en général. Je ne suis pas un scientifique, mais j'aurais bien aimé, je me suis rattrapé avec le dessin. D'autre part, les auteurs ne se mouillent jamais trop dans des descriptions précises de leurs inventions technologiques, et ça laisse une grande place à mon imagination.

"Je travaille de façon traditionnelle,comme les gens du XIXe siècle"
L'homme qui illustre le futur utilise très peu les techniques futurologiques. Pas de dessin assisté par ordinateur ni d'images de synthèse. L'artiste est un artisan. Je travaille de façon traditionnelle, comme les gens du XIXe siècle. J'utilise un peu d'aérographe, pas énormément parce que ça a une tendance à m'énerver à l'emploi et puis aussi à amollir le dessin, la composition. Avec une brosse ou un pinceau, c'est plus nerveux. Sinon, c'est complètement traditionnel. Soit de l'huile, soit de l'acrylique, avec un pinceau après des recherches au crayon. Des techniques d'hier pour des illus de l'avenir, en quelque sorte. Je n'ai rien contre les nouvelles technologies, et peut-être les emploierai-je un jour. Mais j'ai l'impression qu'en les utilisant aujourd'hui je ne ferais que reproduire le même travail qu'avec un pinceau. Manchu est discret et réservé. Dans le petit milieu de la SF, il éclot cependant. Il a exposé dans toutes les manifestations de science-fiction en 2000 et en 2001 : Galaxiales à Nancy, Etonnants voyageurs à Saint-Malo, Utopia 2000 à Nantes, Maison d'ailleurs à Yverdon, Festival du livre de l'imaginaire à Bruxelles... Il a remporté le grand prix de l'imaginaire 2001 en France et le prix Bob Morane à Bruxelles. Une vedette? Je ne me considère pas comme une vedette. Au-dessus de moi, il y a des gens inaccessibles, comme Christopher Foss, dont je me suis inspiré et dont on voit encore des traces dans mon travail. Manchu se veut illustrateur plutôt que peintre : le peintre exprime ce qu'il a dans la tête. Moi, je suis chargé d'exprimer un livre en une seule image. Et s'il se libérait du carcan du livre pour laisser seule son imagination s'exprimer ? Je dessinerais des vaisseaux spatiaux et des robots qui sont capables de se mouvoir, avec des articulations munies de vérins, c'est rigolo. On peut voir des oeuvres de Manchu en particulier en couvertures des Livre de poche SF et des Mango Jeunesse Autres mondes. Deux bons sites en ligne : http://www.planete-art.com, où l'on peut admirer (et même acheter) du Manchu ; et http://starmars.multimania.com/manchu.html.







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