Ils ont entre 16 et 25 ans, tous fanas des jeux de cartes de stratégie et d'"heroic fantasy". Ils se battent à coups de haches, d'arbalètes ou de morsures venimeuses. par Cédric Vantroyen
Plus de 30.000 euros, c'est ce que vient d'empocher l'Allemand Kai Budde en remportant le Pro Tour 2001 de Magic : l'Assemblée qui se déroulait les 4, 5 et 6 mai derniers à Barcelone en Espagne. Avant de gagner cette somme, Budde a dû enlever les 20 points de vie de son adversaire lors de la finale - retransmise en direct sur la chaîne sportive américaine ESPN - qui l'opposait à l'Américain Alan Corner, après s'être hissé jusqu'à la bataille finale au milieu de 329 concurrents.
Les participants au Pro Tour étaient venus de tous les coins du globe, de Tokyo à New York en passant par Kiev et Singapour. Tous vouent une véritable passion fanatique à Magic : l'Assemblée, ne s'arrêtant de jouer que pour effectuer leurs besoins vitaux. Certains d'entre eux n'ont d'ailleurs vu de Barcelone que les fast-foods, ne quittant les tables de jeu que pour aller s'enfiler un McDo. Tu déjeunes, tu joues 3-4 heures, tu fais une pause puis tu recommences. T'es tellement dedans que parfois tu ne penses même plus à bouffer, explique Jean-Louis d'Hondt, 21 ans, un des cinq joueurs belges présents. Le meilleur de chez nous a terminé à la 97e place de la compétition.
Mais qu'est-ce que Magic ? Magic : l'Assemblée est en fait un jeu de cartes illustrées - les illustrateurs, adulés par les fans, étaient d'ailleurs présents à Barcelone pour des séances de dédicaces - qui consiste à retirer les 20 points de vie de son adversaire grâce à des combinaisons de cartes, d'attaques et de défenses. Les cartes se déclinent en créatures, sortilèges, enchantements, terrains, artefacts et autres productions fantasques issues du rayon "heroic fantasy". Magic est un jeu hybride du jeu de rôles, du bridge et des échecs. La base du jeu est assez simple à assimiler, mais dès que les cartes deviennent un peu plus compliquées (il existe plusieurs niveaux), le débutant y perd son latin.
Le jeu a été lancé en 1993 par la société américaine Wizards of the Coast, propriétaire aussi des jeux de cartes Pokemon. Plus de sept millions d'adeptes du jeu sont répartis à travers 55 pays différents et près de 60.000 tournois de Magic se déroulent chaque année. Mais il n'y a que cinq Pro Tour et Kai Budde vient d'en remporter deux en un an et trois de suite. Un record.
Mais qu'est-ce qui a poussé ces post-adolescents - la moyenne se situe aux alentours de 20 ans - à passer tout leur temps à jouer aux cartes ? Souvent, tu es attiré dans le jeu par des amis ou alors t'es déjà un fana de l'"heroic fantasy" et du monde qui s'y accroche, raconte Kurt Verbinnen, un autre des joueurs belges, âgé de 19 ans. J'ai découvert le jeu à sa sortie en 1993 alors que je faisais mes études de médecine, ajoute Michelle, une Américaine de 25 ans et surtout la seule fille encore en course le deuxième jour, après l'élimination de Kerrie - l'autre fille présente à Barcelone. Deux filles sur 329 compétiteurs !
Pour certains, comme Jean-Louis, si l'on veut arriver à faire quelque chose dans le Magic, il faut jouer sans arrêt jusqu'à ne plus avoir d'autre vie. Quand j'ai commencé, je n'avais que ça à faire et j'y passais tout mon temps, puis tu te rends compte que tu rates certaines choses de l'adolescence et tu te calmes. A moins de devenir pro et de gagner sa vie grâce au jeu. Et c'est le cas d'une petite partie des sept millions de joueurs. L'Américain Jon Finkel, par exemple, a déjà amassé près de 250.000 dollars au Magic. Il y a toujours le hasard de la pioche, mais des joueurs sont bons, très stratèges et donc gagnent souvent, continue Jean-Louis. Si tu ne joues pas assez, tu ne rivalises pas, mais il n'y en que 25 au monde qui gagnent leur vie avec ça.
A côté du Pro Tour, un master regroupant les 32 meilleurs joueurs mondiaux (il existe un classement mondial) a été organisé. Là aussi, la récolte s'avère fructueuse (1,1 million de francs pour le gagnant). Elle s'ajoute à celle glanée dans le Pro Tour (les 64 premiers du Pro Tour gagnent au minimum 20.000 F). Le Magic, une passion lucrative... Dès le deuxième jour d'ailleurs, on sent bien que l'ambiance qui règne au sein de l'Arena barcelonaise a changé : la tension et le billet vert sont venus s'ajouter aux tables de jeu. Les juges - il y en a une vingtaine, tous reconnus officiellement et ayant passé des tests d'aptitude à gérer des conflits - doivent intervenir beaucoup plus souvent et la moindre petite faute devient fatale. Quand il y a 1,5 million en jeu, ça pousse parfois des joueurs à utiliser des moyens pas très orthodoxes ou d'être hyper pointus sur les règles, ce qui n'est pas trop dans l'esprit du jeu pour moi, nous explique un joueur.
Autour de la compétition, une multitude d'échanges, de tournois spécifiques ou ouverts à tous, de quiz, de discussions sur le jeu et la manière d'avoir de nouvelles cartes ou de se former un deck (un set de cartes) efficace sont organisés. Histoire d'être plongé dans l'univers héroïco-fantastico-médiéval de Magic en continu comme il se doit pour tout bon joueur qui se respecte.