ANSIBLE
2002/1 - Février 2002





BRIAN ALDISS
FREDONNE LA MUSIQUE TRISTE DE L'HUMANITE



JEAN-CLAUDE VANTROYEN
C'était il y a presque 30 ans. Brian Aldiss était déjà un écrivain remarqué. Il avait écrit Croisière sans escale, Le monde vert et une histoire de la science-fiction, dans laquelle il avait des mots aimables pour Stanley Kubrick qui, avec ses trois films Dr Folamour, 2001 : Odyssée de l'espace et Orange mécanique, était "le grand auteur de SF de son temps". Kubrick avait lu le livre, avait apprécié le commentaire. En juillet 1976, il téléphone à Brian Aldiss.
"C'était une vraie surprise", raconte Aldiss dans sa délicieuse introduction à Supertoys, le recueil de nouvelles qui contient les trois histoires qui ont fourni la matière de A.I.. "Il a entrepris un long monologue, sans doute pour tester ma capacité d'écoute. Quoi qu'il en soit, j'ai dû passer l'épreuve, puisqu'il m'a invité à déjeuner avec lui.
C'est là que l'histoire commence. Elle est longue et sinueuse, et pleine de rebondissements. Kubrick venait de finir Barry Lyndon. Il cherchait une histoire de SF. Aldiss et Kubrick se voyaient de temps en temps, discutaient cinéma, SF, gastronomie. Kubrick tourna The Shining.
"Un jour, raconte Brian Aldiss, rencontré à une terrasse de la rue de Seine, à Paris, en cet été indien, "nous avons énuméré tous les éléments nécessaires au succès d'un film de SF : un garçon de famille pauvre qui doit combattre le mal, comme George W. Bush, bien que celui-là n'est pas pauvre ; un groupe d'amis, des épreuves et une quête; la défaite du méchant et la main de la princesse. Ça nous a fait rire : nous venions de définir Star Wars. Stanley était jaloux du succès de Starwars".
Et puis Kubrick lit une nouvelle d'Aldiss : Les Supertoys durent tout l'été. Elle avait été écrite en 1969. "C'était l'âge de la pierre à nombre d'égards", raconte Aldiss. "Regardez ce qu'on savait du cerveau humain et de l'ordinateur. J'avais alors un ami au National Computer Laboratory, il racontait que notre cerveau était un ordinateur et que, le soir, quand on allait dormir et qu'on rêvait, c'était l'ordinateur qui téléchargeait. J'ai accepté cette histoire parce que je n'y connaissais rien. Ainsi c'était facile de visualiser une espèce d'androïde programmé pour et qui croyait qu'il était un petit garçon. Heureusement, 30 ans plus tard, j'y connaissais un peu plus". Mais la nouvelle est restée la même et l'écrivain britannique y a ajouté deux suites, des années plus tard, Les Supertoys quand arrive l'hiver et Supertoys les autres saisons. "Je n'ai rien changé, parce que cette histoire est avant tout celle d'un petit garçon qui veut faire plaisir à sa mère pour en être aimé".

C'est une façon de voir l'histoire. Une autre est de voir ce personnage qui ne sait pas s'il est réel ou non. "C'est vrai", concède Aldiss. Mais c'est la première idée qui a la cote chez lui, celle d'un besoin d'amour. Kubrick, lui, est attiré par la volonté de David, l'androïde, de devenir réel. Il met ça en chantier. Mais il n'aboutira jamais. Un jour, Aldiss et Kubrick se quittent. Une question de Pinocchio et de Fée bleue.

"Aaah, C'est pour ça que Kubrick en a eu marre de moi. Je ne pouvais supporter ça, de voir David rechercher la Fée bleue pour devenir un vrai garçon. Moi, j'aurais voulu que Kubrick crée un nouveau futur, comme dans 2001." Kubrick mort, Spielberg lui achète les droits des deux suites. Et voilà A.I. en chantier. Et maintenant sur nos écrans. Le bonheur, pour Aldiss ?


"J'ai écrit les nouvelles à la base du film, puis j'ai vendu le matériel à Kubrick puis à Spielberg. Et je n'avais rien à dire de ce qu'ils faisaient à mon histoire." Brian Aldiss murmure. "Je crois que c'est affreux." Plus haut. "Non, ce film est intelligent, mais ça ne tient pas ensemble. Il y a des trucs qui ne sont pas logiques. L'androïde David est adorable, mais à un moment, il tombe dans un bassin et il n'est même pas endommagé. Puisqu'il est mécanique, il devrait l'être. Il survit 2.000 ans et il reste le même. David mange. Mais un androïde ne devrait même pas avoir de cavité buccale. Et puis, il devrait disposer d'énergie : soit il fume, comme les automobiles, soit il recharge ses batteries, mais ça on ne le voit pas."
Aldiss l'avoue : beaucoup de spectateurs en Angleterre sont émus par le film. "J'ai vu des gens pleurer à la fin. A Paris, heureusement, les gens ont le cœur plus dur et les critiques de cinéma se permettent des remarques acerbes. Mais on sait que Spielberg est un sentimental qui glisse du sucre partout. Je préférais Spielberg à ses débuts, avec Duel et Jaws : j'adore ces films-là."

Les nouvelles, le film, interrogent sur ce qu'est la réalité. Comme dans Blade Runner, d'après le roman de Dick, où le chasseur de répliquants se demande s'il n'est pas lui-même un répliquant, un androïde. David se pose des questions sur sa réalité et veut, dans les nouvelles en tous cas, par-dessus tout être aimé. Est-ce une réaction de robot ? Un vrai robot s'en soucierait-il ? "Il faut voir comment ces choses seraient formulées. En fin de compte, on dit qu'un ordinateur est intelligent, mais un ordinateur il ne fait que calculer, simplement calculer. Il n'a pas d'imagination, il n'a pas de désir. Une vraie créature mécanique intelligente devrait s'appeler C.A., conscience artificielle et nous sommes là un pas plus loin. Parce que nous n'avons pas encore formulé ce qu'est la conscience humaine. Et puis c'est la question de ce qui est désirable ou non, de la démocratie, ce que la science peut et ne peut pas tenter..."

Brian Aldiss aime à reprendre cette sentence : l'humanité est à la fois une tragédie et une comédie. Une comédie pour celui qui pense, une tragédie pour celui qui ressent. David est-il un personnage tragique ? Avec son incessant besoin d'être aimé, n'est-il pas plutôt pleurnichard ? "J'aime beaucoup David. Mais le père de David l'a offert à sa femme comme un substitut de son amour à lui. Et elle ne peut le supporter, parce qu'elle a peur de montrer ses ressentiments. L'enfant n'est qu'un objet. On peut ressentir de la compassion pour lui. Mais davantage ?"

Brian Aldiss envisage un monde où chacun pourrait acheter un androïde, une créature mécanique. "Cela changerait sans doute beaucoup de choses. On pourrait se demander qui achèterait un androïde. Mais si on voit un androïde dans une vitrine, on aura envie de l'acquérir. C'est ça la nature du capitalisme."


Cela pourrait être si facile de laisser le sale travail aux androïdes. "Oui, les gens ont toujours cette envie profonde d'avoir des esclaves sans violer leur conscience".

Supertoys rassemble vingt nouvelles. Aldiss y est au sommet de son art d'écrivain. Elles sont d'une densité et pourtant d'une simplicité remarquables. Aldiss y regarde l'humanité avec un regard triste, mais jamais coléreux, jamais désespéré. Il prend les hommes comme ils sont, fous, lâches, égoïstes, ne pensant qu'à baiser leur maîtresse ou leur amant alors que leur monde va s'écrouler.
Et Aldiss, 75 ans, en pleine maturité d'écrivain, en pleine maturité d'homme, lâche : "C'est la musique triste de l'humanité. Je ressens ça très intensément."·

Brian Aldiss : Supertoys et autres histoires du futur; traduit de l'anglais par Catherine de Léobardy : Métailié; 220 pp., 20,18 €.





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