ANSIBLE
2002/1 - Février 2002





LES MAITRES ITALIENS



La face noire d'Evangelisti

L'écrivain italien convoque un inquisiteur, Nostradamus et Reich sur des terres troublées
Valério Evangelisti est italien, parle un français châtié, est historien de formation, écrit de la science-fiction dont le héros est un inquisiteur espagnol du XIVe siècle et romance la vie de Nostradamus. Étrange mélange hétéroclite qui correspond bien à l'ambiguïté de cet écrivain tout en longueur et en gentillesse, à la voix affable et posée que son regard dénonce cependant parfois en se faisant dur sous les sourcils noirs. Evangelisti, c'est un phénomène éditorial en Italie. Son héros, Nicolas Eymerich, est inquisiteur en Espagne, dans un XIVe siècle tourmenté. Un dur, un méchant, un triste. Plein d'énergie sans doute, mais pour combattre, abattre, tuer ceux qu'il prend pour les ennemis de Dieu. Et l'auteur est parvenu à gagner ce pari insensé de faire de cet affreux un véritable héros de romans où le passé, le présent et le futur se mêlent, inextricablement. La mission divine d'Eymerich suscite d'étranges échos dans un futur où les hommes ne seront jamais que ce qu'ils ont toujours été : des médiocres. Plusieurs romans ont fait vivre Eymerich en italien ; quatre ont été traduits en français. Et le succès a été tel que l'éditeur d'Evangelisti, Mondadori, a osé un premier tirage de 140.000 exemplaires pour son nouveau personnage : Nostradamus, qui va vivre trois romans pleins de panache et d'action, en compagnie de personnages historiques que Nostradamus a connus ou aurait pu croiser : Rabelais, Catherine de Médicis, Scaliger, Lorenzaccio, Henri IV, le pape Paul III, Catherine de Médicis...

"PLUS IL EST MÉCHANT, PLUS JE SUIS HEUREUX"
N'attendez pas une biographie rigoureuse. Si Evangelisti a scrupuleusement respecté ce qu'on sait de la vie de l'auteur des Centuries, il a par contre, sans scrupule aucun, brodé autour des zones d'ombre. Le résultat est épique, avec des scènes d'amour et de gaudriole bienfaisantes et d'atroces récits de la peste. Michel de Nostre-Dame est évidemment le héros de ce roman. Mais c'est un héros qui ne se trouve pas, qui frémit avec le vent, ballotté par son désir de reconnaissance, les remords de sa vie passée et son angoisse du futur. Il ne semble jamais maître de son destin. Si bien que le "brave" Michel (avec tout ce que ce mot peut entraîner de connotations négatives) est vite éclipsé par la noire aura de Diego Molinas, un "familier", c'est-à-dire un agent, de l'Inquisition d'Espagne, qui poursuit Nostradamus de ville en ville, parce qu'il est coupable de pouvoir percer les secrets de ce mystérieux mots : Abrasax. Ce Molinas est extraordinaire de cruauté, d'inhumanité, d'inclémence. Dès qu'une pensée qu'il qualifie de mauvaise l'assaille, comme celle de contempler la nudité d'une femme à travers l'embrasure d'une porte, il se torture pour expier, s'enfonce un poignard dans la main, s'arrache les ongles, se brûle les doigts... Molinas devient ainsi quasiment le personnage le plus fort du premier tome de cette trilogie de Nostradamus et fait évidemment référence immédiate à l'inquisiteur Eymerich (qu'Evangelisti cite, d'ailleurs, avec humour, dans son Nostradamus). Le côté noir, c'est bien ce qui fascine Evangelisti. Et son lecteur. J'ai en effet étudié le caractère schizoïde des gens, dit l'écrivain italien. Eymerich, c'est le côté le plus sombre de mon caractère. Je suis un type plutôt gentil et amical, mais j'ai aussi des caractéristiques négatives : je suis méfiant, asocial. Pour faire Eymerich, j'y ai jeté le mauvais que j'ai en moi. Plus il est méchant, plus moi je suis heureux parce que ça me délivre de cet aspect-là. Alors, Evangelisti doit être heureux. Parce que dans Le mystère de l'inquisiteur Eymerich, l'inquisiteur dominicain est d'une férocité incroyable. Que ce soit pour éradiquer le culte païen qui règne sur la Sardaigne ou, en esprit, pour combattre Wilhelm Reich, le philosophe de la sexualité. Le roman se tisse ainsi en trois époques : 1365 en Sardaigne, 1957 dans le pénitencier de Lewisburg, en Pennsylvanie, où Reich est mort, et dans un avenir proche déshumanisé. Eymerich casse les barrières du temps, c'est le patron, du passé comme du futur.

"NOUS VIVONSÀ L'AGE DU MÉTAL"
Eymerich est une sorte de facho, mais je ne suis pas fasciste , se défend l'écrivain. J'ai créé un personnage désagréable, représentatif de mon côté sombre à moi, mais aussi, je l'espère, de toute l'humanité. Car Eymerich possède aussi un côté charmeur : il ne manque pas de grandeur, de dignité, de force. Mais ces qualités, il les met au service des idéaux les plus pervertis : l'autoritarisme, la violence, la domination. J'ai peur d'un personnage comme Eymerich , avoue Valerio Evangelisti. Je suis convaincu que des gens comme lui dominent le monde. Il parle du "vice affreux de la tolérance". Il dit : Moi, j'ai raison, vous pas, vous n'avez donc pas le droit d'exister. Et c'est ce que je vois dans le monde. Eymerich a la force et la froideur du métal. Pour Evangelisti, nous vivons à l'ère du métal. On voit, en Yougoslavie, au Liberia, ailleurs, des gens qui vivaient ensemble et qui ne veulent plus se connaître. Eymerich est une créature de métal, le seul qui comprend l'histoire de son époque et celle des autres ères. Nous vivons à l'âge des guerres absurdes et inutiles, et aucune force ne se trouve pour s'y opposer. Perdrions-nous notre imaginaire collectif, cette espèce de substance commune qu'il y a entre les hommes ? Mon effroi, c'est que cet imaginaire et donc ce tissu puissent se dissoudre totalement.

Valerio Evangelisti, Le mystère de l'inquisiteur Eymerich, traduit de l'italien par Serge Quadruppani, Rivages/Fantasy, 303 pp., 19,67 euro. Le roman de Nostradamus : Le présage, traduit par Sophie Bajard, Payot ; 358 pp., 18,29 euro.


Les bouleversements temporels de Luca Masali

La science-fiction italienne, on ne la connaissait que fort peu jusqu'ici. Lino Aldani, Stefano Benni avec son superbe Terra et quelque peu Dino Buzzati, qui a effleuré le genre. Pas davantage. Manque de traductions sans doute, mais aussi manque de talents. Tout cela change pour le moment. D'abord, la SF italienne vit une révolution salutaire et même une explosion, sous la houlette de Daniele Brolli et de Valerio Evangelisti ; et puis des rencontres se sont tissées au fil de conventions françaises entre gens de la SF italiens et français : des auteurs français sont traduits en italien et des Italiens sont traduits en français. Ce qui nous permet d'apprécier aujourd'hui les Fragments d'un miroir brisé, une anthologie de la nouvelle SF italienne compilée par Evangelisti. Cette SF est riche, presque mûre, passionnante en tous cas. La nouvelle cyberpunk de Silvio Soso, Ketama, Kappa, d'Evangelisti, Choukra, de Nicoletta Vallorani, sont de petites perles. Et, avec La baleine du ciel, Luca Masali montre ses racines verniennes, son amour des temps désarticulés et son plaisir de prendre des personnages historiques comme héros. Ici, c'est Nobile, qui réalisa avec Amundsen en 1926 le premier survol du pôle Nord à bord d'un dirigeable. Masali aime naviguer sur les océans enchevêtrés du temps. Dans Les biplans de d'Annunzio, il fait intervenir des gens du XXIe siècle durant la guerre 14-18, afin de lui donner une autre fin. Et l'aviateur Matteo Campini passe des duels dans le ciel de la première guerre mondiale aux massacres de la Bosnie d'aujourd'hui. Matteo Campini, on le retrouve dans La perle à la fin des temps. Où il plonge dans une fameuse aventure en 1924: il part avec André Citroën sur les traces du Scarabée d'or, une autochenille qui est abandonnée en plein désert. Mais les temps se télescopent, et surgit l'Istanbul du futur, hanté par les cyberderviches, prêtres d'un islam triomphant. Ce qui est remarquable dans ces romans de Masali, c'est le mélange totalement réussi de l'histoire, de l'érudition, de l'intelligence et de l'aventure. Si le reste de la SF italienne ressemble à du Masali, alors traduisez, messieurs les éditeurs.



Fragments d'un miroir brisé, anthologie présentée par Valerio Evangelisti ; traduite de l'italien par Jacques Barbéri ; Payot SF ; 287 pages, 19,67 euro.
Luca Masali : Les biplans de d'Annunzio ; traduit par Maria Grazini et Isabelle Lambert ; Fleuve noir ; 305 pages, 13,57 euro.
La perle à la fin des temps ; traduit par Jacques Barbéri ; Payot SF ; 395 pages, 22,11 euro.



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